Mams et Merlin on the road #14

Nous arrivons en bus local à Sadec, toujours dans le delta du Mékong, au Vietnam. Nous suivons une petite route sans cesse encadrée par les multiples méandres du fleuve. J’ai l’impression d’être au milieu d’une touffe de cheveux monumentale tellement le fleuve se divise. C’est encore un grand bonheur de voyager au plus simple, au plus près des gens, des locaux. Comme d’habitude mes jambes sont trop grandes pour les caser contre le siège de devant, et celles de Merlin sont piles à la bonne dimension. Pour les asiatiques je suis surdimensionnée. Bref, on se met en biais. La femme devant nous ne cesse de se retourner en touchant sa joue et en montrant notre visage. Je comprends qu’elle apprécie notre teint. Mais j’en ai marre de ces gens qui ne sont jamais contents de ce que la nature leur a donné. En Occident, les gens font tout leur possible pour être ou paraître bronzés alors qu’ici en Asie, ils se plient en douze pour se blanchir la peau. Depuis la Thaïlande nous voyons des produits cosmétiques blanchissant la peau. En plus, c’est dangereux pour la santé.

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Crèmes pour blanchir la peau

Sadec est une ville dans laquelle je me sens immédiatement bien. Merlin aussi. On arrive sur un marché très riche. Il y a aussi une masse exubérante de bonbons et de gâteaux qui proviennent des fabriques locales. On se croirait dans un conte à la Hansel et Gretel.

Je demande au seul hôtel que je vois en face s’il a une chambre. « Yes, 10 dollars ». Lire la suite

Faut-il faire la guerre pour avoir la paix ? Focus sur « La Ligne Maginot » – 2WW –

L’ouvrage de Schoenenbourg en Alsace

Certains ont accusé d’inutilité les constructions de la Ligne Maginot en Alsace alors qu’en réalité, c’est grâce à elles qu’Hitler est passé par la Belgique.

L’ouvrage de Schoenenbourg en Alsace, dans le Bas-Rhin, a été construit dès 1931. Il est le plus grand édifice de la ligne Maginot à être ouvert au public dans la région. Il représente à l’époque un boom technologique car l’ouvrage produit sa propre électricité. Ce sont les ingénieurs du génie militaire qui ont mis au point cela ainsi que de véritables machines de guerre (le bloc mitraillette est très impressionnant car monumental et très précis). Lire la suite

De la joie au milieu des bombes

Le photographe syrien Hosam Katan a observé le quotidien des habitants de la ville d’Alep (côté Est) entre 2013 et 2015. De façon merveilleusement surprenante, c’est la joie et la dignité qui transparaissent essentiellement.

On y perçoit de façon émouvante comment l’humain parvient à conserver son honneur au milieu de l’enfer des bombes, des tirs de snipers, des incarcérations, des tortures, et des privations des ressources de base.

Leur arme, c’est la joie arrachée au fond de leurs coeurs meurtris. En eux surgit la force de la résilience, cette capacité « d’un corps à résister aux pressions et à reprendre sa structure initiale » ( Boris Cyrulnik, psychiatre, spécialiste de la résilience).

Photographe reconnu internationalement, Hosam Katan a le projet de publier un recueil de photos nommé Yalla Habibi – Living with war in Aleppo (Allez mon amour – Vivre en tant de guerre à Alep). Ces photos ne veulent pas seulement témoigner de la force vive des habitants d’Alep et « provoquer l’empathie mais elles cherchent aussi susciter une réflexion sur la justice, le sens des responsabilités et la dignité humaine »explique Hosam Katan.

Une méditation pour tous les occidentaux qui se plaignent de rien, sans arrêt.

La maquette de son recueil a récemment reçu le prix PX3, Prix de la Photographie à Paris en 2017 (category : Professional Book, Documentary – Silver). Reste à obtenir des fonds…A bon entendeur !

Petite vidéo de son travail et du projet d’édition ci-dessous.

https://www.kickstarter.com/projects/1884386802/yalla-habibi-living-with-war-in-aleppo

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Heroes – Refugees (French & English poem)

Vous avez quitté la violence, la mort
Vous avez traversé les frontières
Avec bien peu d’affaires à bord
Vous avez fui l’humain sanguinaire
Du réconfort ? Non des squats pénitentiaires
Voilà ce que la France, pays des Droits de l’Homme
Offre à ceux qui demandent l’asile
Elle est belle l’Europe, la cruelle matrone
Qui installe des barbelés, des chiens fébriles

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Un Alsacien prisonnier de guerre en Russie de Marcel Frédéric Weber – Récit –

Ce récit raconte la détention de mon grand-père alsacien, enrôlé de force dans l’armée allemande pendant la seconde guerre mondiale alors qu’il n’était qu’un tout jeune homme. Envoyé sur le front russe, il est fait prisonnier puis emmené dans un camp de travail, à Tambow, au sud-est de Moscou. Ce qu’il raconte est difficile bien sûr car il relate les privations, la cruauté, la bêtise sans fond de l’espèce humaine mais c’est aussi un récit de dignité et de courage qui peut parler à chacun aujourd’hui. C’est un pan de l’histoire, celui des « Malgré-Nous », ces Alsaciens, Lorrains et Luxembourgeois qui furent obligés de se battre dans le camp ennemi.

 

J’ai toujours admiré mon grand-père pour son sens de l’humour et la façon qu’il avait de se moquer gentiment des idiots. Avec lui, je me sentais toujours en sécurité, ma petite main dans la sienne, grande et chaude. Souvent il me donnait des leçons de vie. Par exemple, une fois, à Mulhouse, devant la prison, il m’a dit : « Tu vois ce mur ? Dis toi bien qu’il y a toujours un moyen de le passer… » Il m’a offert la liberté et la liberté d’esprit…Merci Marcel Frédéric Weber. Ah ! Comme j’aime son rire, son indépendance d’esprit, son courage, sa dignité, sa force, sa créativité, sa peinture merveilleuse ! Il est mort mais c’est comme s’il soufflait encore des choses à mon oreille. Par ce récit, qu’il avait lui-même écrit ( je n’ai fait que mettre en forme) il est aussi encore vivant. Que son expérience puisse donner espoir en l’humain, à l’image de ces femmes russes qui glissaient des carottes à travers les barbelés à un jeune forçat affamé…


PAPI
Mon grand-père alsacien Marcel Frédéric Weber

Je me rendis aux Russes après avoir appris que Paris était libéré grâce à un tankiste alsacien qui accédait à des informations par radio. Je me disais alors que la guerre allait bientôt se terminer. La sixième armée dont je faisais partie de façon involontaire était engagée dans de violents combats en Bessarabie (région aujourd’hui partagée entre la Moldavie et l’Ukraine). Je décidai de me protéger dans un trou et de laisser passer le déluge d’artillerie. Puis, la situation s’étant calmée, je me risquai à sortir la tête pour voir comment se présentait la situation. A cinquante mètres de moi, je vis un Russe qui lui aussi observait le champ de bataille. Il me fit signe de venir. C’était un Blanc. Habituellement, en face de nous, il y avait des Asiates. Je répondis à son signe et courus les mains en l’air jusqu’à lui. Je compris alors qu’ils étaient trois. Ils me fouillèrent sommairement puis m’envoyèrent à l’arrière où d’autres me prirent en charge. Ils braquaient constamment sur moi le canon d’un M. P.

Entre-temps, d’autres soldats ayant remarqué qu’on ne m’avait pas tué, vinrent nous rejoindre ; nous formâmes un groupe d’une trentaine d’individus. On nous rassembla tous dans la cour d’une ferme, toujours avec les mains sur la tête. C’est à ce moment là que je réalisai que nous étions considérés comme des êtres extrêmement dangereux. Ils nous fouillèrent encore et nous enlevèrent notre « Soldbuch » (livret militaire). Nous n’étions désormais sans plus aucun papier.

À droite, allongés contre le mur, il y avait des blessés allemands et à gauche des blessés russes. Le lieutenant russe, visiblement très nerveux, (je pense qu’il était en état de choc) faisait les cent pas autour de nous, le revolver à la main. J’avais le pressentiment que quelque chose devait se passer. Je me suis toujours efforcé de parler russe. Je lui dis : « Day voda » (« donne de l’eau »). Il me regarda, répondit : « Da » et entra dans la maison. Peu après, une femme en sortit en tenant une grande casserole d’eau. Elle nous tenait le récipient tandis que nous buvions car nous devions garder les mains sur la tête. Je suis aujourd’hui de plus en plus persuadé que les mots prononcés ont rappelé le lieutenant à la réalité. Il donna des ordres et nous commençâmes une longue marche qui dura cinq ou huit jours sans manger. Nous buvions une fois par jour suivant toujours le même scénario. Notre groupe avait alors rejoint d’autres groupes et nous composions désormais une colonne de cinq cent ou mille hommes. Le soir, la colonne s’arrêtait à l’entrée d’un village où il y avait le puits d’eau. Là, quelques prisonniers devaient remplir une cuve d’eau avec un seau (il n’y avait pas l’eau courante dans cette région). Une fois la cuve pleine, les quatre hommes de la première rangée avançaient et se mettaient à genoux pour boire et ainsi de suite jusqu’au dernier. Il faut aussi signaler que les Russes nous avaient tout pris : gamelles, bidons, cuillères. Il fallait boire vite et le plus possible. Une fois, nous eûmes de la chance, il y avait une rivière sur notre parcours et nous pûmes boire à volonté. Il me faut aussi mentionner qu’un capitaine prisonnier de guerre avait refusé d’être conduit en camion et était resté avec nous. Ceci était une bonne chose car il marchait en tête et parlementait avec l’officier russe.

Arrivé au premier camp, le jour suivant, je fis la connaissance d’un autre Alsacien de Mulhouse. Nous ne nous sommes plus quittés. Je me sentais déjà moins isolé du fait de pouvoir parler ma langue. Il s’appelait François Gasser.

Au matin, nous vîmes une roulotte fumante qui dégageait une agréable odeur de cuisine. Mais ceux qui avaient encore des gamelles durent les poser à terre et ce fut la dernière fois qu’ils les virent. Nous dûmes nous rassembler par cinquante, et finalement, on nous donna une boîte de conserve pour cinquante.

Après trois jours de marche, vers le soir, nous atteignîmes le fleuve « Dniestr ». Nous entrâmes dans l’eau pour boire et reboire. Le lendemain, nous traversâmes le pont et un peu plus loin, sur l’autre rive, nous rejoignîmes la ville de Tirraspol. Les gens nous insultèrent copieusement. On nous conduisit dans un camp. Là, une boîte de conserves vide nous servit de gamelle. Nous pûmes enfin nous reposer.

Dans ce camp, les officiers étaient déjà arrivés car ils nous avaient dépassés sur des camions. Ils étaient assis à une table, à l’ombre, sous les arbres et se faisaient servir. Ils nous considéraient comme des fascistes ! Nous ! Des fascistes ! Au début, je ne savais même pas ce que signifiait ce mot.

Le jour suivant, on nous donna l’ordre de nous mettre en file indienne et de passer devant une rangée de tables. Des femmes en uniforme étaient assises et nous interrogeaient : nom, nationalité, unité, lieu de naissance, etc.

Devant moi, un Alsacien me questionna sur ce qu’il devait dire comme nationalité. Je lui demandai ce qu’il avait appris à l’école.

Je suis persuadé qu’il y a des gars qui ne savaient plus qui ils étaient. Supposons qu’ils aient dit « Allemand », cela les aurait marqué pour toujours.

Nous sommes restés trois jours dans ce camp avant d’être embarqués dans un train à raison de cinquante hommes par wagon. Je suis encore incapable aujourd’hui de dire combien de jours a duré ce transport. C’était la fin du mois d’août ou peut-être le début de septembre. Nous recevions de temps à autre du pain complètement déshydraté et rarement de l’eau. Un prisonnier avait encore une cuillère et c’est avec ça que nous avons distribué l’eau. Quelle torture, enfermés dans ce wagon, sous un soleil brûlant ! Lorsque le train s’arrêtait à une gare, nous regardions souvent entre les fentes et nous voyions l’eau couler d’un robinet. Aujourd’hui, après quarante ans, je ne supporte pas de voir un robinet goutter.

Enfin, nous atteignîmes Marschansk. Sur le quai, on nous coupa les cheveux. Quel soulagement ! La première nuit, nous couchâmes dehors avec toujours cette soif. Le lendemain, nous repartîmes dans des wagons. Mon copain Franzi et moi faisions bien attention de rester ensemble. Le ravitaillement eut lieu trois fois. Nous utilisions notre boîte de conserve comme réceptacle pour une soupe assez liquide accompagnée d’un morceau de pain. Au début, nous dormions beaucoup, et à vingt et un an, on récupère assez vite.

Des commandos de travail furent constitués. J’ai été désigné pour travailler comme bûcheron. Séparé de mon copain, j’ai marché pendant deux jours avant d’atteindre le camp annexe dans la forêt.

Le matin, au lever du jour, réveil puis soupe et « proverka » (l’appel) ; comptés et recomptés, nous partions pour des chantiers différents. Je fis d’abord partie d’une équipe de transport. Des troncs d’arbres impressionnants étaient chargés sur des lorries. Sur à peu près cinq kilomètres de légère pente, nous roulions vers le fleuve pour les déverser dans l’eau. A certains endroits, notre chargement prenait des pointes de vitesse inquiétantes et notre garde s’égosillait à dire qu’il fallait aller moins vite. Mais nous étions impuissants : il n’y avait pas de freins ! Chaque voyage était un miracle quand nous arrivions au fleuve sans accident. Après c’était moins cocasse, il fallait pousser le chariot car ça montait et du coup, on éprouvait l’angoisse inverse.

Comme une litanie, notre garde répétait « davaï » ce qui veut dire « allez plus vite ». Dans ce camp, j’ai rencontré un ancien légionnaire de nationalité allemande originaire de Bavière. Il était dans un bataillon disciplinaire et au début de la guerre, il a déserté chez les Russes. Au camp, il était chef de cuisine. Une chance pour moi, j’avais mal au pied et il me prit dans l’enclos de son petit monde. Je dus chanter « La Marseillaise » car il voulait être certain que j’étais bien français. Il avait une grosse rancune envers ses compatriotes. Donc pendant une semaine, je coupai les patates en quatre et je reçus assez de soupe. Mon pied guéri, je repris le travail dans la forêt avec une autre équipe. La norme journalière était de quatre stères de bois à trois hommes avec des outils lamentables. Nous travaillions avec beaucoup de peine. Le midi, un chariot tiré par un cheval nous apportait la soupe. Evidemment, avec la voiture qui sautait sur les chemins cahoteux, une partie de notre soupe s’échappait de leurs cuves mal couvertes.

Un jour, le responsable, je suppose que c’était le garde forestier, nous dit que si nous produisions une stère de plus nous recevrions cinquante grammes de pain en plus par jour, ce qui faisait 350 gammes en une semaine. Alors qu’à trois nous arrivions avec peine à débiter trois stères, nous nous disions que 350 grammes de plus ne nous donneraient pas la force de faire ce qu’ils voulaient de nous. Nous restâmes donc à notre production habituelle. Certaines équipes faisaient quatre stères, mais n’eurent pas de ration supplémentaire. Le responsable leur annonça que ce serait pour la semaine suivante mais c’était faux, alors ils ont cessé de produire leurs quatre stères. Hélas pour eux, les Russes les traitèrent de saboteurs et les contraignirent à continuer leur production tandis qu’ils nous laissèrent tranquilles.

Début novembre, un matin après la « prowerka », l’officier commandant le camp déclara que les Alsaciens, Lorrains et Luxembourgeois n’iraient pas au travail car ils allaient rentrer dans leur pays. Quelle surprise ! C’était trop beau ! L’officier nous ordonna de nous préparer pour nous rendre vers le camp principal de Marschansk. Ce ne fut pas long, vu ce qui nous restait de bagages : rien. Chacun reçut un morceau de pain, sa ration pour deux jours. La nuit, nous couchions dans le hangar d’un village. Des femmes demandèrent à l’officier si elles pouvaient nous donner des carottes et des betteraves rouges. Elles avaient l’air d’éprouver une grande pitié envers nous. Aujourd’hui, quarante ans après, j’ai le sentiment qu’elles devaient penser à leurs fils qui étaient peut-être dans la même misère que nous.

Le lendemain, nous nous remîmes en route pour arriver au camp dans la soirée. Il y eut les retrouvailles avec les amis qui y étaient restés. La première question fut : « Est-ce que c’est vrai ? » Ils nous affirmaient que oui mais chaque jour qui passait voyait la lueur d’espoir diminuer.

Dans ce camp, c’étaient les Hongrois qui tenaient la cuisine et le lavoir. Les baraques étaient propres et hors-terre. Un juif-hongrois haïssant les allemands ne prenait que des français dans son lavoir. Pendant des semaines nous avons lavé des vêtements militaires. Chaque matin, nous recevions un morceau de savon grand comme deux boîtes d’allumettes avec lequel il fallait laver trente pièces de linge. Un camarade chauffait le four de sorte que nous avions toujours de l’eau chaude. Il se nommait Heller et était de Strasbourg. Je pense surtout à lui parce qu’il avait toujours des histoires avec son dentier. Je ne sais pas combien de fois il l’a réparé en soudant les deux morceaux avec un fil de fer rougi au feu. Nous recevions notre soupe non pas à midi comme les autres mais à quatorze heures quand notre travail était terminé et contrôlé. Comme nous étions les derniers et que les Hongrois régnaient sur la cuisine, notre soupe était plus épaisse. Chaque prisonnier recevait aussi cinq grammes de tabac et deux sucres par jour. Peut-être que cela paraît peu mais pour nous c’était énorme. Cinquante grammes de tabac tous les dix jours, pour ceux qui ne fumaient pas, cela leur permettait de les troquer contre du pain. Les deux sucres nous ont manqué plus tard, quand nous ne les recevions plus.

Chaque jour, entre espérance et désespérance, nous attendions que sonne l’heure du retour au pays natal. Nous étions sans nouvelles des nôtres, nous ne savions pas ce qui se passait en France. Les Russes ne nous communiquaient que leurs victoires ! Ce manque d’informations avait des effets déprimants surtout sur les camarades mariés et pères de famille. Sans Croix-Rouge, notre seule lumière était cette rumeur selon laquelle nous allions bientôt rentrer.

Un nouvel hiver arriva. Le troisième que je subirai en Russie. Début décembre, subitement, rasage du crâne comme c’est l’usage en Russie : c’était le sommet de la propreté pour eux. Le moment du départ arriva. Heureusement, nous ne savions pas ce qui nous attendait.

Nous étions une vingtaine à cheminer en direction de Marschansk, accompagnés d’un garde que nous connaissions déjà pour son humeur changeante. Il avait une grande cicatrice au front provoquée par un éclat d’obus. Il était donc invalide, mais encore utile pour garder les prisonniers.

Arrivés dans l’après midi, notre garde apprit que notre train avait du retard. Il nous parqua dans une pièce qui servait de remise. Stoïques comme les Russes, nous nous installâmes. Le sol, une dalle de béton, nous permit de nous asseoir et d’être à l’abri du vent glacial. Nous étions en décembre 1944. Nous passâmes la nuit, et au matin, nous n’eûmes rien à manger. Au départ du camp, notre garde avait reçu un sac à dos plein de ravitaillement ; chaque deuxième homme devait porter une miche de pain mais il était strictement interdit de se servir soi-même. Seul le garde avait droit de partage. Après un long palabre avec lui, il donna enfin son accord et distribua un morceau de pain à chacun. Une femme certainement responsable du restaurant de la gare se mit à parler à notre garde. Je compris qu’elle voulait des hommes pour couper du bois. Je m’avançai, et effectivement, elle voulait trois hommes. J’en fis partie. Nous nous retrouvâmes dehors. Nous dûmes scier les morceaux d’un tronc. Il y avait du soleil mais la neige crissait encore sous nos pas. C’est là que je me suis gelé le gros orteil. Par chance, je le remarquai à temps et je frictionnai mon pied ; finalement, plus tard, j’ai perdu l’ongle du gros orteil. Aux environs de onze heures, une femme nous apporta des raves rouges bien chaudes cuites dans l’eau. Et toujours pas de train. Vers une heure, la femme revint et trouva que ça suffisait. Elle nous amena dans la salle à manger et nous plaça à une table. Alors pour la première fois, et aussi la dernière, je mangeai une grande assiette de pot-au-feu. Nous ne pouvions pas le croire. Elle nous donna aussi deux assiettes de « cacha » (purée de légumes) et nous demanda si nous en désirions encore. Je lui ai répondu « da », et elle nous offrit aussitôt une seconde assiette de soupe. Pour nous, c’était la fête ! Notre repas terminé, je me hasardai à regarder autour de nous et seulement alors je remarquai des gens qui nous observaient. Une femme et une petite fille étaient assises à côté de nous et tout à coup, la femme donna un morceau de pain à la petite qui nous l’apporta. Sans doute n’en avait-elle pas de trop ou peut-être était-ce le dernier morceau qu’elle avait… Je la remerciai. Peu de temps après, un grand gaillard en uniforme de simple soldat s’avança vers nous. Je croyais qu’il allait nous injurier. Quand il arriva tout près, je remarquai qu’il lui manquait une main ; mais quelle surprise quand, de sa main valide, il tira de sa poche une poignée de « mahorga » (tabac) et la posa sur la table. Comme il était un peu éméché par la vodka, il nous fit un petit discours sur la sale guerre. Je le remerciai et me hasardai à lui demander du « pomachki » (papier). Il regarda la salle et à son tour, il en demanda. Le papier était rare à cette époque, mais quelqu’un lui tendit du papier, une page de journal. Il en fit deux morceaux égaux qu’il nous donna. Je le remerciai une seconde fois. Mais je crois que le plus grand merci c’est que quarante ans après, il m’arrive encore de penser à ce type.

Vers le soir, enfin, le train arriva, bondé de monde. Notre garde eut bien de la peine à faire rentrer son petit monde. J’étais assis, comme la plupart de mes copains. Nous roulions à peine. La nuit, toutes les odeurs se mélangeaient dans ce wagon rempli de civils et de militaires. Je mis la tête sous la banquette pour qu’on ne me marche pas sur la tête.

Le matin, nous arrivâmes à une gare. Nous, les prisonniers, devions descendre. Nous étions rassemblés dans le hall de cette gare pleine de monde. En Russie, dans chaque gare, il y a un réservoir contenant de l’eau chaude à la disposition des voyageurs (un samovar). La discussion recommença avec notre garde au sujet du partage des vivres. Nous ne savions pas ce qu’il lui restait dans son sac. Quand il le déballa, une catastrophe se présenta : les harengs, le sucre, le sel, le tabac : tout était mélangé comme une salade russe ! Après plusieurs jurons qui ne servaient à rien à part attirer l’attention, quelqu’un se proposa de laver les harengs à l’eau chaude. Ce qui fut fait. Le tabac remonta à la surface, donc les fumeurs purent en récupérer, mais le sucre et le sel étaient perdus. Au point où nous en étions rendus, un hareng pour deux nous conviendrait parfaitement.

Nous étions très souvent en attente, le garde s’absentant pour se renseigner sur l’arrivée des trains. Enfin, vers midi, nous étions à nouveau sur le quai. Il nous fit monter dans un wagon de charbon sans toit alors qu’on était encore en décembre…

Alors a commencé un voyage que je n’oublierai jamais. Nous comprîmes qu’il était hors de question de nous asseoir. Nous tournions en rond et de temps à autre nous chantions tout ce qui nous passait par la tête. Quand un camarade s’asseyait, nous le relevions et le forcions à marcher car rester assis, c’était la mort assurée. Notre gardien aussi faisait partie de la ronde. Enfin le train s’arrêta à une gare de triage. Nous pensions que le cauchemar était terminé. Hélas non ! Je ne savais pas quel était le nom de la ville mais d’après l’étendue de la gare, ça devait être une ville importante. Notre garde partit aux renseignements et nous l’attendîmes plantés entre les rails. Une demi-heure après, il revint et nous fit entrer dans une baraque. Nous restâmes dans le corridor et nous nous assîmes sur le plancher. Nous étions bien au chaud. Malheureusement, quelques camarades ayant fait trop de bruit, les cheminots qui étaient dans une pièce voisine commencèrent à nous engueuler et finalement nous obligèrent à sortir. Et nous nous retrouvâmes entre les rails et surtout dans le froid. Notre gardien semblait avoir trouvé un train de marchandises en partance pour notre destination. En tout cas nous avions perdu l’espoir de rentrer chez nous pour Noël. La seule chose qui nous préoccupait était de savoir ce qui allait se passer dans l’immédiat.

Nous suivîmes donc notre garde le long des rails et nous arrivâmes devant un wagon plat chargé d’axes de roues de chemin de fer. Il voulut nous faire monter et asseoir sur cette ferraille. Le plus étonnant, c’est que les copains y montèrent. Franzi et moi fûmes les seuls à refuser de monter. Le garde grognait et disait que cela durerait seulement une heure, mais je ne le croyais plus. Soudain, il sortit son revolver et nous menaça. J’en avais tellement marre et je savais aussi que là-dessus nous aurions été tous gelés, que je lui lançai : « Nietschevo davaï strilaï » ce qui veut dire : « Dépêche toi et tire ». Il recommença à hurler et jeta son revolver dans la neige. Après cette scène, un cheminot que nous n’avions pas vu avant arriva et parla au garde. Il l’entraîna avec lui. Pendant ce temps, un copain sur le wagon nous incita à monter, arguant que le garde allait nous tuer ; je répondis que s’ils restaient là-haut, eux aussi mourraient, mais plus lentement, et je leur conseillai aussi de manger leur pain car ils le tenaient bien sagement dans leurs mains.

Après peut-être un quart d’heure, le cheminot et le garde revinrent et ordonnèrent à tous de descendre et de les suivre. Ils nous emmenèrent devant un wagon fermé ; la porte s’ouvrit et un miracle apparut devant nos yeux ébahis : un petit poêle chauffait pour trois militaires russes (je pense que le cheminot le savait et après discussion, ils ont dû accepter que les prisonniers voyagent avec eux). Finalement, nous étions au chaud et au sec…Nous roulions depuis environ deux heures quand soudain, nos militaires russes se mirent à gueuler. Comme il faisait sombre, on ne voyait rien mais on entendait gueuler et remuer. Ils nous marchaient sur la tête, sur le ventre, bref cela ressemblait à une vraie mêlée. Nous comprîmes que le sac à provisions de l’un d’eux avait disparu. C’est sûr, ils pensaient que l’un de nous avait dû le voler. Et en effet, nous le trouvâmes. Le gars était originaire de Michelbach, je ne me souviens plus de son nom. Plus tard, il mourut en Russie, au camp de Tambow.

Le calme revenu, nous nous assîmes et essayâmes de dormir. Le jour venu, le train s’arrêta à la gare de triage de Tambow.

Nous ne savions pas encore, à ce moment là, comment s’appelait cette ville.

C’était une matinée glaciale. La neige crissait sous nos pas. Dans la rue, il y avait peu de gens. Après avoir reçu notre morceau de pain, nous commençâmes une longue marche. Lorsque le garde rencontrait un officier, il demandait son chemin. Hélas, notre Russe ne parlait pas bien le russe. Il venait certainement d’une région où l’on parlait un dialecte, car la Russie était composée de plusieurs républiques. Chaque fois qu’il rencontrait un uniforme, il montrait son papier. En définitive, il entra dans un poste de police pour se renseigner sur la direction à emprunter. Nous poursuivîmes notre marche sans nous arrêter. Dans l’après-midi, nous arrivâmes devant une forêt. A la lisière, il y avait une ferme où nous pûmes nous reposer. Les femmes nous donnèrent des carottes en cachette. Nous continuâmes notre chemin, et avant la tombée de la nuit, nous aboutîmes à l’entrée du camp.

Tout me paraissait sinistre. Le garde entra dans le poste, tandis que nous attendîmes à l’extérieur. Je suggérai de manger le reste du pain. Ce que nous fîmes. Lorsque le garde revint, il se mit dans une sacrée rage, mais il n’y pouvait plus rien. Nos nouveaux gardiens nous emmenèrent à l’intérieur du camp. Un bien triste endroit. L’un de nos camarades avait les pieds gelés car il n’avait plus de chaussures. Ses pieds étaient enveloppés dans des chiffons ; pendant la dernière étape, nous l’avions porté à tour de rôle. Je n’ai jamais su ce qu’il était devenu.

On nous parqua dans une baraque sous terre, dans un camp de quarantaine formé de quelques baraques. Les Russes avaient toujours peur des épidémies.

Enfin nous étions, on peut le dire, heureux d’être à l’abri et de ne plus subir toutes les tortures du voyage. Le lendemain, nous fîmes connaissance avec les autres occupants de cette baraque qui venaient d’autres camps. Le matin, nous reçûmes notre gamelle (une boîte de conserve) avec de la soupe chaude et un morceau de pain. La soupe était apportée par d’autres prisonniers. Ils nous la déposaient devant le portail d’entrée de notre camp de quarantaine et deux hommes de notre baraque (nous étions cent dans celle-ci) servaient la soupe. L’un remuait le liquide avec un bâton, tandis que l’autre distribuait une louchée à chaque homme. La louche consistait en une boîte de conserve reliée à un bâton. Il fallait remuer la soupe pendant la distribution afin que le peu de denrée solide ne reste pas au fond ; de temps en temps, nous changions de remueur car pour les uns, il remuait trop vite, et pour les autres, trop lentement !

Quand le pain arrivait, c’était tout un rituel : un groupe de dix personnes avait une balance fabriquée par un des copains avec des baguettes, et nous avions une pierre qui pesait approximativement le poids d’un morceau de pain et qui mesurait à peu près quinze centimètres sur dix de large. Le poids d’environ six cent grammes ne signifiait pas grand chose car il contenait beaucoup d’eau et malgré tout, ce pain constituait notre seule nourriture solide ! Et trois fois par jour nous buvions une soupe très liquide. Un de nos compagnons était devenu vicieux. Il avait pris l’habitude d’attendre que nous ayons tous mangé notre pain, alors il prenait sa ration et, sur notre planchette, il coupait de petits bouts avec un morceau de tôle, pour ensuite les mâcher doucement, en les savourant. Tous nous le regardions faire jusqu’au jour où malheureusement pour lui, quelqu’un lui vola son pain quotidien. Par la suite, il arrêta son petit manège.

C’est dans ce camp que nous apprîmes que mille cinq cent des nôtres étaient partis pour rejoindre l’Afrique du Nord par le Caucase, l’Iran et l’Algérie. Notre espérance fut renforcée par l’annonce de cette nouvelle. Nous pensions tous que notre tour viendrait également de rejoindre l’Armée Française en Afrique du Nord, mais hélas les jours passaient et les copains commençaient à mourir surtout par suite de dysenterie ou bien les jambes gonflées d’eau, pour les plus faibles. Sans s’en apercevoir, la plupart se résignait. Certains devaient même réfléchir quand on leur demandait leur date de naissance. Le matin, une femme médecin venait et demandait combien de camarades étaient « kaputt » (morts). C’était une vraie torture, quand matin et soir, il y avait cet insupportable appel. L’officier avec ses deux soldats nous comptaient et nous recomptaient parfois. Ils étaient bien habillés tandis que nous portions de vieux vêtements usés jusqu’à la corde. Quand l’appel était enfin terminé, nous étions contents de retourner dans notre caverne.

Nous n’avions pas de couvertures. Nous couchions sur des planchers à deux étages. Il fallait que deux hommes se mettent ensemble pour relier leurs manteaux et cela formait une couverture. Aujourd’hui, je ne sais pas si les Russes étaient sérieux, cyniques ou simplement stupides : de temps en temps le commissaire politique qui s’appelait Antonow nous rendait visite et nous avions droit à un discours sur le progrès que faisait l’U.R.S.S. dans les domaines des récoltes et de la production des usines ; or pour nous, la seule chose importante était de savoir quand nous serions renvoyés chez nos compatriotes. Notre chef de baraque, un Colmarien du nom de Fernand Wagner, commença à poser des questions et à contredire le commissaire après ses discours, puisque ce dernier demandait si quelqu’un avait des questions à poser. Alors commençait entre les deux hommes un dialogue sur le socialisme, ce qui pour nous revenait à parler chinois. Un jour, après une de ces séances, je remarquai qu’après une question de Fernand, le commissaire avait vraiment l’œil mauvais. Après son départ, je prévins Fernand : « Fais attention à ce que tu dis, faudrait pas que tu disparaisses ! ». Effectivement, j’avais constaté que des gars étaient appelés à la Commandantur du camp sans qu’on ne les revoie plus ensuite.

Les jours passaient et nous n’avions qu’un désir : sortir de quarantaine. Nous pensions que dans le grand camp nous serions plus libres. La nuit, les puces nous saignaient, elles étaient si gorgées de sang qu’on pouvait les écraser entre les doigts.

Je ne suis pas de la catégorie de ceux qui se laissent aller au désespoir. A ce moment là, c’était plutôt la haine qui grandissait en moi et qui me nourrissait. Je savais que dans notre pays, mon père, comme beaucoup d’Alsaciens, apportait chaque jour à manger aux prisonniers russes et risquait à chaque fois la prison. Nous, on nous laissait crever. Les morts ne pesaient pas lourds. Nous étions vraiment tombés de la gueule du renard dans la gueule du loup.

Durant la nuit de Noël 1944, nous n’avons rien reçu à manger. L’excuse était minable. Ils disaient qu’il n’y avait pas de bois, alors que nous étions dans une forêt. Mais sous certains régimes, un morceau de bois vaut plus qu’un homme…

Enfin, la nouvelle tomba : nous allions être transférés dans le camp. La quarantaine était terminée. Une fois installés dans nos nouveaux locaux, je ne me souviens plus de la baraque, la C4 je crois, nous eûmes une autre surprise : il existait des individus pires que les Russes. Des chefs, de vrais Français, surtout des types qui avaient été soldats en 1939 et qui voulaient nous apprendre à marcher à la française : une, deux, etc. ! Ces types étaient « chefs de bataillon » ou « chefs des Français ». Si encore ils s’étaient occupés d’améliorer notre sort, mais non ! Ils s’ingéniaient à nous tracasser. Ils avaient des gamelles spéciales et des uniformes français que d’autres prisonniers, tailleurs de métier, leur cousaient à la main avec de l’étoffe kaki provenant certainement des uniformes roumains ou hongrois.

J’étais avec quelques camarades et mon copain François dans ce monde étrange, ne comprenant pas très bien ce règlement franco-russe. Un matin, un de ces chefs de bataillon se présenta, et comme, d’après lui, mes souliers n’étaient pas bien rangés, il me demanda mon nom et ordonna à son planton de l’inscrire sur une tablette en bois. Ces tablettes remplaçaient le papier, denrée trop rare, et pour effacer les écritures des tablettes ils utilisaient un éclat de verre. J’appris plus tard que ce chef s’appelait Martin et qu’il était de Wittenheim. Le jour suivant l’incident, je sus qu’il était en chasse de victimes pour des corvées. A peine la distribution de soupe et de pain terminée, on m’appela et je dus aller en direction des latrines avec d’autres copains. Les chefs me firent savoir que j’étais condamné à vider les latrines pendant cinq jours. Cela voulait dire que j’étais à mort à 50 %.

Un copain est mort après cette ignoble tâche : deux hommes transportaient une cuve que d’autres remplissaient de merde. La cuve était suspendue à un gros bâton et soulevée par un homme devant et un autre derrière. Il fallait transporter la cuve hors du camp pour la déverser dans une cavité de la forêt. On était au mois de janvier. Le sol était glissant et il faisait un froid terrible. Si l’un de nous deux glissait, l’autre recevait une giclée qui gelait immédiatement vu la température. Toujours à cause du gel, la cuve devenait de plus en plus lourde. Les sbires qui nous surveillaient étaient des Autrichiens ; c’étaient eux qui, à Tambow, avaient le privilège des chiottes. Pendant cinq jours, du matin au soir, il a fallu transporter la merde. Heureusement qu’à cette époque de l’année la nuit arrivait tôt. Le midi il n’y avait pas d’arrêt, donc on jeûnait. Chacun de nous avait un copain qui lui gardait précieusement la soupe du midi. Je me demande encore aujourd’hui comment des êtres humains avaient pu imaginer une punition pareille, et pour rien.

Pourtant, si c’était une corvée, il fallait bien vider la fosse ! Nous aurions pu organiser un roulement de deux heures mais pas désigner des gars pour les tuer. Pour pire, les Russes ne nous avaient jamais demandé une chose pareille. Etait-ce bien des gens de chez nous ?! Le soir, quand nous rentrions dans les baraques, la merde commençait à fondre et ça puait partout. Du coup ça gueulait pas mal mais nous étions tellement exténués que nous n’entendions presque rien.

Pour sortir du camp et être incorporé dans une colonne de travail, par exemple chercher du bois, nous attendions d’abord avant de sortir. Ensuite, nous étions comptés et recomptés. Je ne me souviens pas d’une seule fois sans problèmes de comptage entre les gardiens. Le retour au camp était encore pire. C’est à ce moment que nous avions le plus froid.

Une nuit, ce fut un vrai cauchemar. Tous les prisonniers durent sortir faire de grosses boules de neige pour la dégager hors du camp car leur fonte risquait d’inonder nos cavernes-baraques construites sous terre. Ce fut une nuit surréelle, ces milliers d’ombres qui circulaient avec d’immenses morceaux de neige sur les bras ou sur le dos. Malgré cela nos baraques furent quand même inondées…

Peu après, mon copain Franzi tomba de nouveau malade. Seuls étaient considérés comme malades ceux qui avaient de la fièvre, et il en avait. Il grelottait avant d’entrer dans la baraque-hôpital. Comme il devait prendre son bain, je l’accompagnai dans cette caverne. Des glaçons pendaient du plafond. Il se déshabilla malgré la fièvre. Dans un bac en bois, on lui versa trois ou quatre litres d’eau. Il claquait des dents et en le quittant j’ai pleuré. J’étais persuadé qu’il ne survivrait pas.

Mais il s’en est sorti.

Je restai quatre mois à Tambow avant d’être incorporé dans un commando de travail extérieur, et pendant ce temps, je crois m’être lavé trois ou quatre fois dans ce bac. Le bois était tellement usé qu’avec le pouce on constatait que le fond avait la consistance d’une éponge. À cause de ces bains, un autre fléau nous guettait : celui de la gale que j’ai attrapée avec tant d’autres et dont je garde encore des cicatrices aujourd’hui. Chez nous, cette maladie est facile à combattre mais dans nos conditions de détention, c’était mortel, et d’ailleurs des copains en sont morts.

Au mois de mars, je fus désigné pour changer de lieu. Nous étions à peu près trois cent hommes rassemblés devant la grande porte et après la cérémonie du comptage, nous partîmes vers la gare. Une fois arrivés, notre officier demanda un « pririvotchec » c’est-à-dire un interprète. Personne ne répondit. Il s’impatienta. Comme je pouvais me débrouiller dans cette langue, et puisque le langage militaire n’est pas conçu pour une conversation animée, je me signalai. Il voulait juste dire que pour chaque wagon, il fallait compter quarante hommes. Il me garda près de lui jusqu’au soir, moment de l’arrivée.

C’était un camp de production de tourbe, un immense marécage surplombé d’une colline en terre ferme où se dressait le camp. L’enceinte était construite avec des troncs d’arbres comme on en voit dans les films américains. Une espèce de fort en bois composé de baraques. Nous étions à peu près quatre cent dans ce fort. Une fois les hommes répartis dans les abris, l’officier donna l’ordre aux sentinelles de me conduire dans un autre abri. Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre que, comme à Tambow, il y avait un certain nombre de chefs français. J’ai encore honte pour eux de la façon dont ils nous traitèrent : une bande de chiens pour un os. Bref, le lendemain, je faisais comprendre à l’officier que je désirais rester avec mes camarades. Il accéda à ma demande. Je fus par ailleurs désigné brigadier, c’est-à-dire chef d’un groupe de dix personnes. Mon rôle consistait à traduire les ordres de nos surveillants russes, eux-mêmes des condamnés. Comme il gueulaient toujours la même chose, il n’était pas nécessaire de connaître à fond la langue de Tolstoï…

Dans le camp, il y avait également un triste individu qui s’appelait Walter. Il était de Strasbourg. Il donnait facilement des coups de pieds. Je me souviens d’un jour, alors que les Russes avaient ramené trois camarades en fuite, il les avait frappés sans ménagement.

L’interprète qui, le matin, lors de l’appel, était chargé de traduire ce que le commandant avait à nous dire (soit sur la production, soit sur les victoires de l’armée rouge) disparut à Berlin lors de notre libération sur le chemin du retour. Comme lui, beaucoup d’autres préférèrent partir par crainte de nous, puisqu’au retour, forcément à un moment, nous n’étions plus en territoire soviétique.

Ma brigade était chargée de remplir des camions de tourbe ; d’autres groupes étaient occupés à placer des branches cherchées dans la forêt qui nous entourait. D’autres encore travaillaient à la machine excavatrice et fabriquaient des briques avec la tourbe mouillée. Une fois sèches, elles étaient empilées en gros tas longs de quinze mètres sur cinq de haut. Les camions circulaient sur les pistes que justement les équipes du bois devaient entretenir ; le sol spongieux engloutissait ces branchages et souvent, l’un des camions s’enlisait. Un grand spectacle s’offrait alors car il était hors de question de le dégager. Avec un rail de chemin de fer, nous levions et poussions. C’étaient souvent des jeunes filles au volant car en Russie, la femme était déjà émancipée et avait le droit de faire les sales boulots. Seuls les Russes sont capables de faire circuler des camions dans des marécages. Des camions made in U.S.A. Quand ils roulaient sur leurs tapis de branchages, ils donnaient l’impression de navires sur l’océan.

Notre équipe avait une surveillante : une terreur sans nom. Elle était accompagnée d’un soldat chargé de la sécurité. Il était impossible de leur parler car ils étaient Asiates. Le seul avantage avec eux, c’était que les civils nous laissaient tranquilles.

Une fois, nous vécûmes une journée particulièrement violente. Comme la surveillante nous avait encore fait subir une de ses crises de folie, l’un de nos camarades s’était emporté et lui avait balancé une brique de tourbe dans la sa vilaine figure. Immédiatement, le garde le frappa sauvagement et lui enfonça le canon de son fusil dans le ventre. Nous avons été obligés de le ramener au camp. Le jour suivant, je le signalai malade et il put se reposer toute une journée.

Notre temps de travail variait suivant le rendement. Le matin, on nous réveillait à quatre heures, puis nous recevions notre soupe liquide et un morceau de pain. Ensuite, nous marchions vers le chantier. A dix heures, nous rentrions au camp. A onze heures, on nous servait le repas (soupe et pain) puis nous pouvions dormir pour repartir au chantier à quinze heures. Si tout allait bien, nous rentrions à vingt heures pour la soupe et le pain. Quelques fois, il y avait des imprévus et nous revenions vers dix heures, éclairés par des flambeaux. Nous nous échinions comme des automates. Les équipes travaillant à la machine étaient enfoncées jusqu’aux genoux. Je signale qu’il y avait des équipes de femmes qui, d’après mes informations, étaient prisonnières mais nous n’avions aucun contact avec elles.

Le printemps arriva enfin et il faisait bien chaud. Une chance pour nous car nous pûmes attraper des grenouilles… Nous les dépecions comme des lapins, leur coupions la tête et les vidions. Nous ne mangions pas que les cuisses ! Une fois rentrés au camp, nous les trempions dans l’eau chaude de notre soupe ; elles se raidissaient et ressemblaient à un corps humain. Nous les mangions comme un croissant avec des os ! Je pense que ces batraciens, ainsi que les orties, ont sauvé la vie à plusieurs d’entre-nous. Les civils recevaient quelquefois de petits poissons, environ une poignée, que nous retrouvions dans notre soupe quand ils commençaient à sentir mauvais, ainsi que les petites tomates vertes que les Russes conservent comme les cornichons. Tout ce qui était sur le point de périr était pour nous…

Le résultat de cette mauvaise nourriture n’a pas tardé à se manifester et la plupart de nos camarades attrapèrent la jaunisse, et moi aussi, évidemment. Pour les Russes, ce n’était pas une maladie. Nous devions continuer à travailler. Pourtant il y avait un médecin dans le camp qui aurait pu nous aider.

Un jour, ce médecin cherchait son livre médical en vain. Il finit par accuser son infirmier qui était prisonnier. Quel spectacle de voir l’infirmier courir autour de l’infirmerie, poursuivi par un docteur hors de lui brandissant son colt. C’était vraiment une scène pour un film de Charlot. Finalement, le bouquin fut retrouvé. Le toubib avait sûrement cru que son livre aurait fait office de papier à cigarettes.

Alors que les jours passaient, la plupart retombaient dans le pessimisme. Soudain, un matin, tandis que nous étions déjà au travail, tous les Russes commencèrent à crier, à hurler et à rire. Je pensai légitimement que quelque chose d’exceptionnel était arrivé. Ils nous dirent que la guerre était terminée et nous distribuèrent des tracts. Ce jour là, il pleuvait et nous pensions que nous allions rentrer au camp. Et bien non ! Nos gardiens qui avaient reçu pour l’occasion une bonne ration de vodka, se mirent à nous injurier et nous obligèrent à poursuivre notre besogne sous la pluie. Mais nous étions heureux car la guerre terminée signifiait notre libération prochaine !

Qu’ils sont longs les mois d’un forçat ! Mais je crois que notre situation était pire que celle du bagnard. Nous étions loin du prisonnier de guerre tel qu’on nous le montre dans les films. Non seulement, ne pouvoir obtenir aucune information était insoutenable, mais ne pas avoir la possibilité d’écrire était encore pire. Hélas, le bras de la Croix-Rouge n’arrivait pas jusqu’à nous.

Nous retombâmes dans la routine du quotidien, espérant chaque jour pour le lendemain. Pour nous, le cessez-le-feu ne voulait pas dire ne plus mourir. La jeunesse d’Alsace, de Moselle et du Luxembourg continuait à souffrir et à périr.

Pour qui ? Pour rien. Nous n’avions même pas la consolation de souffrir pour notre patrie.

Mais, par un beau jour du mois d’août, après le comptage du matin, le commandant nous fit savoir que nous allions retourner au camp pour être rapatriés : mutisme général, nous étions devenus tellement apathiques et si souvent déçus que nous ne manifestions plus aucune joie. Une demi-heure seulement après cette déclaration, nous prîmes la route, car nous n’avions guère de bagages à préparer ; nous étions toujours prêts avec la gamelle attachée à la ceinture et la cuillère dans la poche !

Pour nous transférer de ce camp de forçats, nous eûmes droit au chemin de fer, mais pour en partir, ce fut à pied. Nous marchâmes pendant deux jours. La nuit, nous dormions au bord du chemin et vers la fin du voyage, deux copains durent me soutenir pour marcher car avec la jaunisse, ça n’allait pas très bien et je n’étais pas le seul dans ce cas. Nous nous retrouvâmes à nouveau devant la grande porte du camp de Tambow. Après le comptage, nous entrâmes et, à l’intérieur, des collègues mieux informés nous affirmèrent que quelque chose était en cours d’après le va-et-vient d’officiers avec des listes et leurs figures affichant un aspect particulièrement sérieux. Tout cela nous permit de croire que le jour de notre rapatriement approchait. Nous autres, du camp de la tourbe, avions le droit au repos. De temps en temps, à peu près tous les deux jours, on nous donnait un hareng fumé ; je m’étonne aujourd’hui que pas une arrête de poisson ne se soit coincée dans les gorges mais à la façon de le dévorer en entier, nos dents réduisaient les arrêtes en poudre. Après une ou deux semaines, je sentis petit à petit quelques forces revenir dans cette carcasse de vingt et un ans. L’hiver était désormais un mauvais souvenir et le soleil nous réchauffait. Les Russes nous faisaient même faire de petites promenades en forêt et lorsque nous avons été rétablis, nous recommençâmes à travailler mais cette fois, il s’agissait d’un travail tout à fait particulier. Nous dûmes creuser des fosses dans la forêt à proximité du camp, d’une largeur de deux mètres et de la profondeur de la taille d’un homme. Nous comprîmes vite qu’il s’agissait de préparer les sépultures de ceux qui mourraient l’hiver suivant. Pendant l’hiver, il y avait eu un problème de sol gelé qui n’avait pas permis d’ensevelir les cadavres trop nombreux. Ils avaient été obligés de les empiler dans les baraques. Quand ils manquaient de place, ils les faisaient transporter dans la forêt. Une nuit, le commando de travail avait été subitement réveillé pour vider la baraque où cent vingt cadavres s’entassaient pêle-mêle et ne permettaient même plus de fermer la porte. Ils avaient dû les transporter dans la forêt. Les Russes avaient fait sauter la couche de terre gelée à coups de grenades et de charges explosives, tandis que les prisonniers se hâtaient de creuser les fosses. Avant de les enterrer, ils écrivaient leur nom et leur date de naissance sur le ventre, ce qui paraissait complètement idiot. Mais pourquoi cette hâte à faire disparaître les cent vingt morts de la baraque 112 ? Tout simplement parce qu’une commission de visite du camp avait été annoncée. Une fois la commission passée, ils recommencèrent à remplir la baraque. Je n’ai qu’une seule explication : les Russes continuaient sans doute de cette façon à recevoir le ravitaillement pour le marché noir qui était permis en Russie.

Un jour, j’ai rencontré mon ancien camarade Fernand Wagner. Ce fut lui qui me reconnut le premier. Je ne l’avais plus vu depuis notre sortie de quarantaine et je ne l’aurais pas reconnu parce qu’il avait grossi. Quand je lui demandai où il logeait et ce qu’il devenait, il répondit qu’il faisait partie des intellectuels et qu’il était devenu une espèce de moniteur vu ses connaissances de l’idéologie socialiste. Dans sa jeunesse, il avait été militant des faucons rouges, c’est pourquoi, il s’était lancé dans la contradiction avec le commissaire politique. Heureusement pour lui, il comprit vite que ce n’était pas sans danger de contredire ou de poser des questions embarrassantes à un personnage dangereux. Finalement, il avait suivi des cours dans une baraque à part avec les prisonniers qui dans le civil avaient été étudiants ou séminaristes. Aujourd’hui, on parlerait de « lavage de cerveau ». Ces gens n’allaient pas au travail, ce qui naturellement leur permettait de survivre plus facilement.

Je reviens à ce mois de décembre car il me paraît très utile de ne pas laisser ceci dans l’oubli. Un jour, il y eut un transport de prisonniers tout à fait particulier : c’étaient des Français de l’intérieur qui avaient été mobilisés en 1939, au début de la guerre et qui en 1940 avaient été faits prisonniers par les Allemands, donc cinq ans auparavant. Les Russes les libérèrent en Prusse Orientale où la plupart d’entre eux travaillaient dans l’agriculture. A l’approche des Russes, les prisonniers allèrent à leur rencontre et ceux-ci les soulagèrent vite de leurs valises, montres et bagues et finalement, ils vinrent rejoindre le camp des « Franzuski ». Au début, après avoir vu l’état lamentable dans lequel on se trouvait, ils nous disaient : « Regardez, nous avons subi cinq années de captivité et nous sommes bien moralement et physiquement, il ne faut pas désespérer ». Mais les pauvres ne savaient pas encore ce qui les attendait, rien que le fait de ne plus recevoir de courrier ni de paquets de la Croix-Rouge de leurs familles en France était terrible…

Nous étions donc tous réunis, Alsaciens et Mosellans incorporés de force, L.V.F.Français de la division SS Charlemagne et prisonniers français de l’Armée Rouge. Evidemment, au début, il y avait pas mal de frictions mais avec le temps elles s’estompèrent puisque nous étions tous solidaires de la même misère. Les prisonniers libérés de la captivité allemande se retrouvaient donc derrière les barbelés russes et nous permettaient quand même de renforcer notre espérance de n’être pas complètement oubliés.

Ce qui leur est arrivé peut être qualifié de crime car tous ne sont pas rentrés. Je me souviens qu’au retour, ils enterrèrent l’un de leur camarade à côté d’un rail. Ils avaient fabriqué une croix en inscrivant son nom avec un fil de fer rougi au feu. Mais je pense qu’après notre départ, celle-ci disparut rapidement…

Nous approchions de l’automne. La peur de l’hiver commençait à nous envahir mais le mois de septembre était là avec encore de belles journées ensoleillées et enfin, ça commençait à devenir sérieux. Les Russes s’activaient à dresser et refaire des contrôles pour notre départ. Vers la mi-septembre, je ne me souviens plus de la date exacte, les malades furent évacués en train. Nombre d’entre eux moururent au cours de ce voyage.

Je faisais partie du premier transport juste après les malades puisque le W russe de l’alphabet cyrillique correspond au B de notre alphabet. Avant d’embarquer, le commissaire nous servit encore un de ses discours et nous fit voter à main levée le texte d’un télégramme au père Staline pour, accrochez-vous : « le remercier de l’hospitalité soviétique ». Personne ne s’abstint malgré l’ironie de la situation !

À quarante hommes par wagon, nous partîmes le matin de cette petite station du nom de Rada, un hameau de quelques habitations. Et nous roulâmes… Le train s’arrêtait de temps en temps. Une fois par jour, nous recevions le ravitaillement : notre morceau de pain, une cuillerée de lentilles et un peu de sel. Pour cuire la soupe, il fallait se débrouiller. Quand le train s’arrêtait assez longtemps, nous faisions un petit feu à côté du rail pour la cuire dans notre boîte de conserve. Heureusement, vers la fin septembre, il y avait des champs de pommes de terre qui avaient été récoltées mais nous trouvions quand même de quoi compléter notre menu. Il fallait veiller à toujours avoir un petit fagot de bois sec avec soi pour pouvoir allumer un feu. Les jours passaient et j’étais toujours préoccupé de m’assurer si nous gardions bien la direction de l’ouest. J’étais fermement résolu à m’évader et à tenter ma chance si jamais j’avais remarqué que le train s’engageait dans une autre direction, plutôt que de terminer comme tant de nos camarades : dans un charnier. Quelquefois, nous recevions un hareng fumé. En Russie, à toutes les gares, il y avait des marchés ; quand le train s’arrêtait à une de ces gares, des copains troquaient leurs harengs contre une mesure de mahorqua (la mesure était un verre plein). Je trouvais étrange de voir des militaires russes qui venaient en sens inverse, de l’Allemagne, et qui troquaient de la lingerie féminine aux femmes russes.

Nous entamâmes le voyage à travers la Pologne. Le train resta deux ou trois jours sur place. J’en profitai pour explorer les alentours. J’eus la chance de découvrir une mangeaille installée dans un pré. Des femmes soldats de l’armée russe nettoyaient les grandes marmites des restes de soupe qu’elles venaient sans doute de distribuer aux troupes. Je leur dis bonjour dans leur langue. Elles m’invitèrent à m’asseoir. Je me gavai d’une purée épaisse. Je pense qu’il s’agissait de grumeaux ou de maïzena. Il y avait beaucoup de restes et je leur tendis la chemise que je venais de laver dans un petit étang et que j’avais accrochée sur mon dos pour qu’elle sèche. Elles la remplirent. En retournant vers le train, trois Russes campaient sur le bord du chemin. Je les saluai et leur demandai quelle allait être notre prochaine destination. Je leur expliquai comment c’était chez moi, en France. Eux aussi étaient en voyage. Ils m’offrirent du tabac et une lame de rasoir. Je n’avais pourtant pas de barbe. Après ces palabres, je retournai au wagon et les copains se réjouirent de ma purée.

Le lendemain, le train reprit la direction de l’Ouest et nous arrivâmes en Pologne. A chaque arrêt du train pendant la traversée du pays, nous descendions et prenions contact avec les habitants de cette pauvre Pologne qui avait tellement souffert de cette sale guerre. Elle fut occupée à quatre reprises. Les Polonais nous donnèrent du pain et des pommes de terre. A Cracovie, sur le quai de la gare, un soldat polonais, aussi jeune que moi, 23 ans, me donna son casse-croûte sans un mot. Ce fut ma première tartine de beurre depuis trois ans.

Nous avons aussi rencontré des hommes qui connaissaient l’Alsace. L’un deux savait même parler alsacien pour y avoir longtemps travaillé. Aussi les Polonais étaient-ils bien renseignés sur les événements de mon pays et savaient que nous étions ceux que l’on appelle aujourd’hui les « Malgrés-nous », incorporés de force dans l’armée allemande.

Les Russes nous renseignaient mais en réalité, il s’agissait de désinformation. Ils racontaient par exemple que les Américains avaient détruit la France.

En traversant la Pologne, nous ne vîmes que désolation et misère. Et plus nous nous rapprochions de l’Allemagne, plus les ruines et autres destructions étaient importantes, ce qui démontrait la force des combats acharnés et inutiles qui avaient eu lieu vers la fin de la guerre. Il est écrit que celui qui tire l’épée périt par l’épée. Comme c’était vrai.

Enfin le train s’arrêta à Francfort sur Oder, à la frontière actuelle de l’Allemagne et de la Pologne. Nous prîmes la direction d’une caserne où il y avait d’anciens prisonniers russes et allemands. Tous étaient rassemblés afin d’être rapatriés dans leurs pays respectifs. Nous restâmes là pendant trois jours. Les Russes nous donnèrent des uniformes allemands tout neufs que les Anglais, venus nous chercher avec leurs camions, brûlèrent en les aspergeant d’essence.

Nous franchîmes la ligne de démarcation de la zone anglo-russe. Quel spectacle de drapeaux et de banderoles ! Il y avait cinq Russes d’un côté et un seul soldat anglais de l’autre qui patientait les mains dans les poches. D’autres comptaient les officiers anglais.

Nous roulâmes environ deux heures puis arrivâmes dans un camp de baraques. L’endroit était bien entretenu. C’est alors qu’on nous fit encore changer d’uniforme. C’était la troisième mutation. Ils nous donnèrent même des chaussettes blanches… Les infirmières nous distribuèrent des paquets. C’est alors que se produisit un vrai drame : nous qui étions sous-alimentés depuis des mois, reçûmes subitement des aliments que nous ne connaissions même pas ou même plus : des boîtes de poudre et d’œuf de lait. Ils distribuèrent également du café et de la viande. Je mangeai seulement la boîte de viande. Ensuite, les infirmières reprirent les paquets mais il était déjà trop tard pour certains qui du coup étaient mûrs pour l’hôpital. Leur organisme n’avait pas supporté cette nourriture. Heureusement que mon copain François et moi n’avions pas touché à ces poudres. Pour finir, les Anglais nous apportèrent une bonne soupe et du pain. Il faut aussi préciser que les infirmières de l’armée anglaise étaient canadiennes et très prévenantes. Leur responsable nous invita à entrer dans les baraques. François et moi étions couchés sur le plancher. Elle se fâcha quand elle nous vit là. Nous dûmes aller chercher des matelas, ce qui bien sûr était un super luxe pour nous. Nous étions tellement habitués à coucher sur le dur…

En revanche, quelque chose me choqua particulièrement lorsque nous reçûmes les repas. Il y avait près de nous des enfants affamés et d’un aspect lamentable. Nous voulûmes leur donner à manger mais les Anglais nous en empêchèrent. Nous étions révoltés par une telle mentalité et parvînmes donc malgré tout à les nourrir grâce à différentes astuces généralement bien connues des soldats.

Deux jours plus tard, nous partîmes encore en train mais vers la Hollande. Lorsque le train s’arrêta, des gens nous lancèrent des paquets de nourriture. Ce qui encore une fois n’était pas forcément bon puisque ceux qui mangèrent trop durent débarquer à la gare suivante pour aller à l’hôpital.

J’ai gardé un très bon souvenir de notre arrivée en Belgique, à Bruxelles. Les Belges nous invitèrent dans une grande salle pour nous mettre à table. Ils nous servirent du café au lait, des tartines et du tabac. La musique aussi était présente pour nous remonter le moral.

Le voyage reprit et à Valenciennes nous fûmes pris en charge par les autorités françaises. Ce fut encore une catastrophe et une absurdité. Pour nous faire plaisir, le comité d’accueil nous servit de la bière fraîche. Du coup la plupart de mes camarades eurent la diarrhée…

L’escale suivante fut Chalon sur Marne où nous restâmes deux jours, le temps d’obtenir notre carte de rapatriement. Dans la caserne, on profitait d’une atmosphère agréable et tranquille, et la nourriture était bonne. Un midi, j’étais seul à la table, les autres faisaient la queue pour comparaître au bureau. Selon moi, je n’avais pas à me presser puisque j’étais dans mon pays. Mais tout à coup, le haut-parleur signala que les retardataires devaient se présenter au bureau dans la demi-heure qui suivait !

Nous rentrâmes tous ensemble à Mulhouse.

Il y avait une foule de gens à la gare. Certains portaient des photos pour chercher quelqu’un qui connaissait leur fils ou leur époux. La Croix-Rouge servait du café mais je ne restai pas à la gare. Je rentrai directement chez moi au 18, rue du Wolf.

Ma mère fut surprise de me voir là, devant la porte.

Elle avait reçu un avis qui signalait ma disparition…

Quel choc…Ma mère me croyait mort !

Première de couverture
Un Alsacien prisonnier de guerre en Russie

Tous droits réservés ©Anna Scheele


Sur le camp de Tambov, où était mon grand-père, voici un livre très complet : La tragédie des Malgré-nous de Pierre Rigoulot.

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Un livre bien documenté sur les « Malgrés-Nous » auquel mon grand-père a participé.

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